• Le fantasme destructeur de la pop japonaise

    La vidéo d'une chanteuse d'AKB48, crâne rasé, implorant le pardon de ses fans, a choqué les internautes du monde entier. Mettant en lumière les aspects les plus malsains de la pop japonaise.

     
     

    "Tout ce que j'ai fait est entièrement de ma faute. Je suis désolée". En larmes, la jeune Minami Minegishi demande pardon à ses fans. Pour appuyer son acte de contrition, la chanteuse n'a pas hésité à se raser entièrement le crâne, en écho aux pratiques d'un Japon d'un autre âge. Son crime : non pas avoir couché avec les Allemands, mais tout simplement avoir passé la nuit au domicile d'un jeune homme... Cela peut laisser perplexe en 2013, mais pourtant, par son comportement, Minami Minegishi s'est rendue coupable de haute trahison envers les AKB48. Un groupe de pop japonaise tentaculaire, qui ne compte pas moins de 88 membres, tous des jeunes filles âgées de 14 à 20 ans, réparties en quatre équipes, et qui se produisent dans une salle de spectacle d'Akihabara, haut-lieu des otakus à Tokyo.

    AKB48, c'est avant tout une formidable machine à faire de l'argent. En 2011, le groupe a généré plus de 16 milliards de yens (127 millions d'euros) de revenus, rien que sur les ventes de CD et de DVD. Et pour faire tourner la machine, le producteur, Yasushi Akimoto, a imposé une discipline militaire. Camps d'entraînement, sélections très strictes, et surtout, un code de conduite qui stipule que les AKB48 sont obligées de rester célibataires. Les jeunes filles qui font une entorse au code doivent en subir les conséquences : l'an dernier, l'une d'entre elles, Yuka Masuda, avait été exclue du groupe pour avoir eu un petit ami. Une autre chanteuse, Rina Sashihara, avait, quant à elle, été exilée dans un groupe parent, HKT48, basé dans la lointaine Fukuoka.

    Non respect du Code du travail

    L'affaire Minegishi va bien au-delà. De par la brutalité de leur mise en scène, les excuses éplorées de la chanteuses ont mis mal à l'aise les témoins de sa déchéance. Déjà, un avocat, Hifumi Onuki, soulignait dans les colonnes du Japan Times que la condition de célibat était illégale au regard du Code du travail japonais. Il en profitait d'ailleurs pour appeler les AKB48 à former un syndicat pour se protéger face à la toute puissance de leur producteur. Car préserver le fantasme de virginité des AKB48 pour plaire aux fans vaut-il la peine de soumettre une jeune fille à une telle humiliation publique ? Certains fans ont manifesté leur dégoût face à la manière dont avait été traitée Minami Minegishi. D'autres, en revanche, ont estimé qu'elle était la seule responsable de son malheur.

    Fantasme de l'écolière

    Car tout le problème est là : les fans d'AKB48 sont complices d'un système d'asservissement du groupe, et d'une hypersexualisation de ses membres. Et on est bien loin de groupies venues du collège et du lycée. Le public d'AKB48 se compose bien souvent de salarymen, qui se régalent des clips ou de spectacles suggestifs mettant en scène des jeunes filles en mini-jupe, qui, sur des mélodies sirupeuses, susurrent des paroles comme : "je veux enlever mon uniforme, je veux mal me comporter. Tu peux faire tout ce que tu veux, je veux connaître les plaisirs adultes" De quoi alimenter sans fin le fantasme de l'écolière, très répandu au Japon. Et surtout, de quoi perpétuer le stéréotype de la jeune femme vulnérable et soumise.

    L'épisode Minegishi sera-t-il un électrochoc qui permettra enfin d'assainir le système AKB48 ? Ou au contraire, renforcera-t-il le sentiment d'insécurité de certaines jeunes japonaises, tentées de s'assimiler à l'image biaisée projetée par le groupe ? AKB48 n'est évidemment pas l'unique responsable d'une régression de la société japonaise, mais quand on sait qu'au classement de l'égalité des sexes, le Japon se place à la 101è position dans le monde, on se dit qu'il faudrait peut-être repenser le fantasme de la pop japonaise.


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